Accueil histoire de la photographie Bicentenaire de la photo : Ces 3 images qui ont tout changé

Bicentenaire de la photo : Ces 3 images qui ont tout changé

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Il y a tout juste deux cents ans, un homme parvenait à figer l’invisible. Ce qui n’était alors qu’une expérience de chimie sur un coin de table est devenu la plus grande révolution visuelle de l’humanité. Aujourd’hui, pendant que nous commémorons le bicentenaire de cette invention, nous capturons des milliards d’images chaque jour d’un simple geste du pouce.

Mais avant le numérique, avant le film souple, et même avant la pellicule, il a fallu des pionniers audacieux, des chimistes obstinés et une bonne dose de rivalité pour donner naissance à ce médium.

Pour comprendre d’où vient notre regard moderne, penchons-nous sur trois images fondatrices. Trois clichés qui ne sont pas seulement des exploits techniques, mais les premières pierres de la narration visuelle.

Bicentenaire de la photo : la première photo :  le Point de vue du Gras par Nicéphore Niépce
Nicéphore Niépce : le Point de vue du Gras (1826)

Nicéphore Niépce et le Point de vue du Gras (1826) : La toute première fois

Pour trouver l’acte de naissance de la photographie, il faut s’éloigner de Paris et s’installer en Bourgogne, à Saint-Loup-de-Varennes. C’est là que Nicéphore Niépce, un inventeur passionné de lithographie, cherche un moyen de fixer les images projetées au fond de la camera obscura (la chambre noire) sans l’intervention d’un dessinateur.

La technique derrière le miracle

En 1826 (ou 1827 selon certains historiens), Niépce enduit une plaque d’étain avec du bitume de Judée, un goudron naturel qui a la particularité de durcir lorsqu’il est exposé à la lumière.

Il place cette plaque au fond de sa chambre noire, dirigée vers la fenêtre de son atelier. L’exposition dure plusieurs jours (probablement entre 8 heures et plusieurs jours selon les conditions météo). Durant ce temps, le soleil fait le tour de l’horizon, éclairant successivement les murs opposés de la cour.

Après l’exposition, Niépce rince la plaque avec un mélange d’essence de lavande et d’huile de pétrole. Les parties du goudron restées à l’ombre et donc non durcies se dissolvent, révélant le métal sombre en dessous. Les parties insolées restent blanches. Le premier négatif/positif direct de l’histoire est né. Il baptise ce procédé l’héliographie (l’écriture par le soleil).

Ce que l’on voit aujourd’hui

Le cliché original, aujourd’hui conservé à l’Université du Texas à Austin, est difficilement lisible à l’œil nu. C’est une plaque de métal terne où de vagues silhouettes se dessinent. Pourtant, en l’analysant, on distingue :

  • À gauche, le toit du pigeonnier de la maison.
  • Au centre, un poirier penché.
  • À droite, une aile de la bâtisse avec une lucarne.

Ce cliché n’a aucune prétention artistique. C’est une pure démonstration technique, mais elle pose la première pierre : la lumière peut s’enregistrer elle-même, de manière permanente, sur un support physique.

Louis Daguerre et le Boulevard du Temple (1838) : L’apparition de l’humain

Bicentenaire de la photo : les premiers hommes pris en photo : le Boulevard du Temple (1838) par Louis Daguerre
Louis Daguerre : le Boulevard du Temple (1838)

Après la mort soudaine de Niépce en 1833, son associé Louis Daguerre reprend les recherches. Plus opportuniste et excellent vulgarisateur, Daguerre cherche à réduire drastiquement le temps de pose. En développant les vapeurs de mercure sur des plaques d’argent iodées, il crée le daguerréotype et fait entrer l’image dans l’ère publique en 1839.

Mais un an plus tôt, au printemps 1838, il réalise depuis sa fenêtre une vue du Boulevard du Temple à Paris qui va entrer dans la légende.

Le paradoxe du mouvement et de l’immobilité

Le boulevard du Temple est alors l’une des artères les plus animées de la capitale, constamment encombrée de calèches, de marchands ambulants et de passants. Pourtant, sur le cliché de Daguerre, la rue semble fantomatique, totalement déserte.

Pourquoi ? Le temps de pose requis est encore de plusieurs minutes (probablement entre 7 et 10 minutes). Tout ce qui bouge plus vite que la capacité du capteur chimique à enregistrer la lumière disparaît tout simplement du cliché. Les calèches rapides et les piétons pressés sont devenus invisibles.

Le premier homme photographié

Pourtant, dans le coin inférieur gauche, deux silhouettes se détachent nettement : un cireur de chaussures et son client.

Parce que le client est resté immobile pour faire cirer ses bottes pendant de longues minutes, la lumière a eu le temps de marquer la plaque d’argent. Ces deux inconnus, dont l’identité est perdue à jamais, sont devenus les deux premiers êtres humains à voir leur silhouette gravée par la photographie.

Avec cette image, la photographie quitte le domaine de la nature morte pour documenter le vivant et la ville en mutation. Elle montre aussi que le médium photographique impose son propre rapport au temps, capable de faire disparaître la foule pour ne garder que l’immobile.

Hippolyte Bayard et l’Autoportrait en noyé (1840) : La naissance de la fiction

Bicentenaire de la photo :  la première mise en scène : l'Autoportrait en noyé (1840) par Hippolyte Bayard
Hippolyte Bayard : l’Autoportrait en noyé (1840)

Si Daguerre et Niépce sont restés dans les livres d’histoire comme les inventeurs officiels, un autre homme s’est senti profondément trahi : Hippolyte Bayard. Ce fonctionnaire français avait mis au point, de son côté, un procédé d’image positive directe sur papier extrêmement prometteur.

Malheureusement pour lui, François Arago, député et protecteur scientifique de Daguerre, pousse Bayard à retarder la présentation de sa découverte pour laisser le champ libre au daguerréotype. L’État français achète le procédé de Daguerre pour l’offrir « gratuitement » au monde, laissant Bayard dans l’ombre et sans reconnaissance.

La première mise en scène de l’histoire

Profondément blessé, Bayard ne se démonte pas et choisit d’utiliser son propre procédé pour protester de la manière la plus créative possible. En octobre 1840, il réalise un autoportrait dans lequel il se met en scène sous les traits d’un cadavre repêché à la morgue.

Il écrit au dos de l’image ce texte d’un cynisme brillant :

« Le cadavre du Monsieur que vous voyez ci-derrière est celui de M. Bayard, inventeur du procédé dont vous venez de voir ou que vous allez voir les merveilleux résultats. […] Le gouvernement qui avait tant donné à M. Daguerre a dit ne rien pouvoir faire pour M. Bayard et le malheureux s’est noyé… »

Pourquoi cette image est une révolution conceptuelle

Avant même que la photographie ne soit pleinement acceptée comme un reflet fidèle du réel, Bayard prouve qu’elle peut mentir. Cet Autoportrait en noyé est fondateur à plusieurs titres :

  • Le premier autoportrait : Bayard est le sujet actif et passif de son image.
  • Le premier nu masculin photographié (le torse dénudé).
  • La première mise en scène narrative : L’image n’enregistre pas le réel, elle crée une fiction.

Bayard invente ici la photographie conceptuelle et plastique. Il rappelle que l’appareil photo n’est pas un œil neutre, mais un outil de mise en scène au service de l’intention de son auteur.

Le fil conducteur : De l’étain au pixel

Ces trois images résument à elles seules la trajectoire de notre art :

ImageDateInnovateurAvancée majeure
Point de vue du Gras1826N. NiépcePremière fixation chimique permanente de la lumière.
Boulevard du Temple1838L. DaguerreIntroduction de l’humain et rapport au temps de pose.
Autoportrait en noyé1840H. BayardNaissance de la mise en scène, du portrait et de la fiction.

En l’espace de seulement quatorze ans, la photographie est passée d’une curiosité de laboratoire à un outil de documentation urbaine, puis à un moyen d’expression artistique et politique.

Deux cents ans plus tard, alors que nous ajustons nos vitesses d’obturation d’un glissement de doigt sur un écran ou que nous réglons nos boîtiers hybrides de dernière génération, nous continuons d’appliquer les mêmes règles physiques et narratives que ces pionniers. Célébrer ce bicentenaire, c’est se rappeler que derrière chaque déclenchement se cache un peu du bitume de Niépce, de la patience de Daguerre et de l’audace dramatique de Bayard.

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